Corps singuliers VERNISSAGE JEUDI 15 OCTOBRE

Saad HASSANI
Du 15/09/11 au 15/10/11

Saâd Hassani est marocain. Certes, la vraie patrie d’un artiste est son œuvre même, ce langage singulier qu’il réinvente chaque jour, mais affirmer cela en premier lieu a un sens dans la mesure où se lèvent aujourd’hui, dans cette partie du monde, des artistes qui, après avoir assimilé les traditions picturales de leur propre pays et s’étant libérés des problématiques identitaires des post indépendances, ne cessent de nous étonner. Hassani fait partie de ceux-là. Il est de cette génération de peintres marocains qui, au sortir des années 60, ont su comprendre la voie de l’abstraction ouverte par leurs aînés Gharbaoui et Cherkaoui, et s’ouvrir à d’autres influences, celles de Rothko ou Tapiès par exemple, s’inscrire dans une continuité de l’acte de peindre, d’intimité avec la peinture en explorant le fond secret des traces et des signes.
Alors qu’il est un des artistes les plus reconnus dans son pays (on se souvient qu’il a représenté le Maroc à l’exposition universelle de Lisbonne en 1998, exposé à la fondation Miro à Madrid et ses œuvres sont présentes dans les grandes collections du Royaume) on a peu vu ses œuvres en France. Hassani est « l’homme qui attend » dit de lui son ami Tahar Ben Jelloun. Alors c’est à nous d’entrer dans les paysages d’abstraction qu’il peignait dans les années 80, dans les séries sur le thème de l’échiquier qui ont été sa marque des années 90 et dans ses œuvres récentes autour de la représentation du corps qui sont la preuve de la grande maturité de son travail.
« Il y a chez Hassani quelque chose de secret, poursuit Tahar Ben Jelloun, une sorte de silence qui n’est pas une manière de cacher des choses, juste une distance face à ce qui échappe aux mots. L’ombre du silence ». En observant les Corps pluriels en effet, ces corps génériques, qui sont là dans leur nudité humaine un peu abstraite, à peine esquissés et comme déjà absents, on pense à Zoran Music et ses silhouettes appelant l’infigurable, l’irreprésentable. Depuis toujours, chaque aplat de couleur sombre ou chaque signe, marque dans ses toiles cette infigurabilité mais aujourd’hui la présence d’une vitre devant certains plans monochromes tente une intimité avec celui qui regarde, la même intimité que Hassani a éprouvée avec la peinture dans l’acte de peindre, quand, en véritable créateur, il se met au travail et ne sait pas encore ce qui peut advenir, comme si la toile possédait une vie propre qui attendait d’être révélée, quand il entame un dialogue silencieux avec elle, la recouvre, la modifie, attend le moment épiphanique où elle lui apparaîtra finie, entrée en intimité avec lui au point qu’il la croira ancienne, déjà là, depuis toujours. Il y a cette dimension temporelle dans son œuvre, lui qui est tant à l’écoute du mouvement des saisons, des transformations de la lumière et de la couleur, elle est le signe d’une intranquillité fondamentale, la conscience aigüe de la finitude. Chez lui, la couleur, faite de recouvrements successifs de pigments, interroge toujours les questions mémorielles et notre rapport au temps.
Hassani fut un des premiers artistes marocains à peindre des nus à la fin des années 80, mais le corps qu’il peint aujourd’hui, corps ni sexué ni glorifié est un corps archaïque, celui des premiers âges, celui qui se révèle hors du poids des cultures et des identités. Et dans cette liberté nouvelle qui ne nie pas la peinture et son système mais en explore les limites, sans acting out comme sont tentés de le faire tant de ses contemporains en usant du concept, du volume, des installations, des objets, de la technicité photographique ou audiovisuelle, il parvient, dans ce corps à corps à l’intérieur même du système codifié de la peinture, de son cadre pourrait-on dire, à engager un dialogue avec nous qui regardons et peut-être plus que cela, puisque, par le jeu des matités et des brillances, par le jeu de ces miroirs qu’il nous tend, c’est nous qui entrons dans la peinture.

Bernard Collet Juin 2011