En suspens

Véronique MASUREL
From 2011-01-12 to 2011-02-05

Entretien entre Véronique MASUREL &
Solenn LAURENT

S- C'est votre deuxième exposition à la galerie Frédéric Moisan. Votre travail a connu une importante évolution. En quoi a-t-il changé ?

V- Oui, c'est un peu comme si je passais de la vitesse à la lenteur, ou plutôt que le temps de la peinture avait changé de nature. Pendant des années, l'élaboration de la toile se faisait par accumulation, recouvrement, construction-destruction. Petit à petit, une forme de « paysage abstrait » apparaissait, comme une mémoire de souvenirs enfouis, de choses vues, d'impressions liées à des voyages.
Le geste était rapide mais la toile se faisait en beaucoup de temps et passait par de multiples stades, comme des strates successives. Aujourd'hui, je peins lentement mais l'intervention sur la toile est brève.

S- Cette transformation de votre travail semble s'être opérée à partir d'un retour à l'observation du monde? Comment les choses naissent-elles ?

V- Oui, je pars du regard, de la nature. J'installe dans mon atelier des branches, des pierres, des coquillages, des objets banals et hétéroclites. La référence à la "nature" est importante pour moi car elle m'empêche de systématiser la forme, elle permet à la main de capter l'inattendu des formes, le jeu des vides entre elles. Je commence par faire de multiples dessins au trait puis au crayon de couleur. Je démarre un tableau lorsque je sens que quelque chose se met à m'échapper; c'est un basculement imperceptible qui me fait voir autrement; les feuilles deviennent des arabesques, un coquillage une spirale, les reflets sur une bouteille en plastique une tache vibrante et lumineuse.
J'aime utiliser les mêmes éléments, les mêmes signes dans des agencements sans cesse différents.

S- L'imaginaire s'approprie les formes de la nature et ne retient que les lignes essentielles, garantes de l'émotion première. Comment s'organisent alors les éléments sur la toile ?

V- Même si la couleur est très présente, c'est d'abord la construction qui me fait démarrer un tableau.
J'ai toujours en peignant des désirs contradictoires: ordre et désordre, simplicité et profusion. Et surtout, j'ai le désir d'introduire une forme de déséquilibre soit dans la composition soit dans la couleur à la limite de la dissonance. Et il y a toujours une lutte entre un travail trop formel trop détaché du réel et un travail trop « naturaliste ».

S- Quand savez-vous que l'œuvre a atteint son état « final » ?

V- C'est impossible à dire ; cela s'impose comme une sorte d'évidence. Je ne cherche pas le « fini » du tableau. Je voudrais donner la vision d'un moment dans sa brièveté et dans sa force infinie en même temps.
Paris, novembre 2010


Photos des oeuvres: Dennis Bouchard & Wu Fei-Wu