Sous les blancs astronomiques

Bernard GUILLOT
Du 21/10/09 au 21/11/09

gouaches et photographies peintes

Une écume bien légère.
"Nous sommes en Mai. Je guette les sureaux, ici et là, partout, ils se relaient de colline en colline. Leurs fleurs soucoupes m’enchantent. Je me dis toujours que c’est un caprice de peintre : ce qu’il ajoute, avec facilité, pour garnir sa nature, quand la peinture ne lui donne plus de vertige, mais plutôt du ravissement, vers la fin, quitte à la transformer en gâteau Viennois (mais non, si la peinture prend sa route, elle peut appeler naturellement quelques fleurs de sureau, à un moment donné). Il y a deux jours, j’ai pesté sur une peinture qui puisse être une pensée au sureau. J’en suis venu à la gelée : j’ai réuni, selon la recette, trente grandes fleurs bien blanches, bien ouvertes (elles laissent de la poudre sur les joues). Je les ai couvertes de jus de pomme pur (trouble). J’ai laissé le tout dormir la nuit – le lendemain j’ai pressé avec les mains les fleurs : extrait. J’y ai ajouté le sucre à pectine. À la cuisson dans la bassine en cuivre, apparaissait une écume très fine, légère. J’y ai retrouvé ma palette de peintre – en mouvement perpétuel, animée par l’énergie du gaz. Difficile de cadrer cela de l’oeil !
D’autres fleurs de sureau vont encore s’épanouir. Nous n’en sommes qu’au début, ici, sur le plateau du Massif Central – les verts sont immenses, frais, aucun ne vire encore. Nous en sommes à l’extrême jeunesse, une adolescence heureuse, insouciante, vive, d’avant l’Equinoxe.
Vingt-cinq ans seraient-ils un équinoxe ? Un compte à rendre aux étoiles, pour nous, qui sommes faits, comme les fleurs de sureau, de poussière d’étoile ? C’est vrai, au-delà de ce cap de ma vie, je voyais les plus jeunes que moi se distinguer, ma jeune vieillesse pointant.
Mais je quitte la peinture – comme l’on tourne autour d’elle, et par elle ! Comme on voudrait l’enjamber, chaussé de nos lourdes bottes de sept lieues. Eh non, il faut s’y arrêter – faire tourner les couleurs dans les bols, les tasses, les rendre vives (comme une pâte à crêpe est plus simple !), traverser l’écran invisible, enfin, descendre sur le papier préparé, fondre. L’épervier tournoie et puis conjure : le rat est pris. Et l’on s’envole, peinture vive, pas sèche. Humide, liée à tous les éléments, universelle, si naturelle. Et puis elle sèche, principe de cuisson (la crêpe a pris, elle donne son dessin une fois cuite, agate brune ; les trésors), et là, dans une bulle invisible, s’agitent les composants vivants de la vision ; ils m’enchantent. L’énergie qui anime cette vision est autonome, elle vient du tréfonds de ma liberté. Je cours les collines, mes bottes vives. Personne ne peut m’attraper. Je ne rends plus compte.
Fortuna".
Bernard Guillot Les Boueix, mai 2009